Seehund Goldberg Variation II — mit Teppich
Performance
témoignage de Gabriel Tornabene
Nous rentrons dans une pièce où la tension envahit nos regards. Un corps menu face à une fenêtre ouverte, raidi par l’effort que l’on devine, son visage est placide. Elle est à une dizaine de mètre de l’ouverture des vitres, une corde parfaitement parallèle au sol la retient. Elle porte un baudrier et ses mains serrent fermement la corde.
A quoi est elle reliée, à quoi la performeur fait-elle contre poids ? Je me dirige vers la fenêtre et je vois un tapis enroulé, suspendu dans le vide. Je ne savais pas qu’un tapis pouvait suffisamment être lourd au point de permettre à Dorothea Rust de se pencher en arrière, à angle aigu par rapport au sol. Dans cette pièce industrielle vide, de larges colonnes carrées lui donnent l’idée de les contourner.
Elle maintient la corde, bras tendu, ses pieds nus arpentent la colonne, elle est couchée, son corps ne touche pas le parterre. Elle a des gestes d’alpiniste, manipule la corde qui glisse dans les mousquetons, lui donne du leste. Elle escalade l’horizontalité du lieu. Elle abandonne la colonne et en rejoint une autre, à l’opposé sur sa droite. Elle lutte pour ne pas céder à la charge qui la tirerait dans le vide.
Dans ce jeu d’équilibre et de symétrie je ne peux pas m’empêcher de penser à une psyché. Un point de repère qui double ce qu’elle fait, ce qu’elle est à l’instant où elle exécute sa performance. Elle se fait voir à elle-même. Rien n’est à perdre, surtout pas le contrôle. Elle assume d’être à la renverse, de se risquer en dehors d’elle, de la nécessaire convention exigeant que si l’on monte à angle droit ça n’est jamais pour rejoindre l’horizon.
Elle garde ses chaussure, mais à côté d’elle, tout en gardant le lien par un fil, ce qui dans certains mouvements, bien que n’ayant pieds avec le sol, les chaussures lui garantissent de la maintenir sur le plancher. L’équilibre n’a rien de providentiel, il se travaille, il est à chercher, jamais acquis. Il s’enfuirait à la première négligence. Elle grimpe le long du sol vers la fenêtre, elle tire le tapis, le rentre.
Le public est mouvant on la suivait dans les étapes imprévisibles de son ascension et maintenant elle est fixe, est-ce un soulagement ? Elle crie, est ce un lot de consolation, décompense t-elle ?
J’y voyais la poursuite du raidissement de l’atmosphère. Les sons, sans se perdre, envahissent la salle, ils tapissent les murs, imprègnent tous les pores afin de continuer de crier en silence.
Elle tire des seaux par un fil, les saccades provoquées par le pavé les font déborder, elle les dirige ver le tapis qui est déroulé. Va chercher des feuilles dans un coin de la pièce et y note des lettres.
Elle les colle sur le sceau. Une feuille pour le S, une pour le E, puis, le A et pour finir le L. Seal.
Un mot aux multiples significations, pouvant à la fois désigné l’enfermement, la conservation, l’hermétisme, le mystère. Ce qui me marque est l’endroit où ce mot apparaît. Sur le tapis. Le lieu absolument autre, l’hétérotopie pour reprendre un terme de Michel foucault.
Un endroit en dehors de tout mais qui n’est pas utopique, un lieu qui existe dans l’ailleurs mais pénétrables. Le tapis peut être un autre sol se juxtaposant au sol pavé créant dans ce jeu de couche un isoloir ouvert hébergeant l’imaginaire.
Quittant ce lieu elle se met les chaussures qui la suivaient depuis, il y a des renforts métalliques aux pointes et aux talons. Les chaussures de claquettes sont trop grandes pour elle.
Elle dissémine les deux seaux ici et là, et danse, en suivant toutes impulsions provoquées par le dénivelé de la pièce, la position des spectateurs, par la prise d’un mouvement et le besoin de l’achever, de lui donner une forme qui était inconnue d’elle-même. Elle poursuit la découverte de la possibilité qu’offre le lieu.
On la sentait seule, se cherchant, maintenant elle est à la rencontre des spectateurs, elle ne pouvait qu’offrir la sincérité de sa difficulté d’être, de se mouvoir par trop de contrainte liée à son besoin de recherche d’authenticité. Elle s’ouvre à l’autre, elle danse en nous regardant, invitant à un duo si elle s’approche d’une personne.
Ses pas, malgré son blue-jean, malgré des chaussures trop grandes, sont d’une virtuosité certaine, elle s’allège, se débarrasse des pressions ressenties par le fait de vivre différemment. Elle plonge la tête dans un seau et se tient verticalement, la tête dans l’eau les pieds en l’air.
Il était là, elle sentait l’envie de quitter l’horizontale ascension en plongeant à contre graviter, les pieds s’offrant au plafond. Elle reprend sa danse non chorégraphiée, mais amoureuse du mouvement, de la posture, puis s’arrête, net. Elle part.
Son besoin de s’éprouver se lie au besoin simultané de questionner la performance par la performance. Nous assistons à une recherche qui s’élabore à l’instant où elle se manifeste, où la pensée de l’acte se renouvelle en suivant son inspiration, sa sensibilité et la perception d’elle-même à laquelle communiquent l’objectif et le subjectif, le spontané et la préparation mentalement visualisée pour enfin s’exécuter ou non.
Elle se vit pleinement et aussi presque à son insu, parvenant à surprendre et s’étonner elle-même, ainsi que le public.
publié sur MOMENTUM – Platform for Performance-Art
Gabriel Tornabene
est un écrivain dont les intérêts particuliers sont la phylosophie, la musique et les arts du spectacle. Il a écrit des poèmes qui ont été publiés par Frames. Il a publié des nouvelles dans la revue C4 et il écrit également des pièces de théâtre.
ist ein Schriftsteller, dessen besondere Interessen in der Phylosophie, Musik und den darstellenden Künsten liegen. Er schrieb Gedichte, die bei Frames veröffentlicht wurden. Er hat Kurzgeschichten in der Zeitschrift C4 veröffentlicht und er schreibt auch Theaterstücke.
is a writer whose special interests lie in phylosophy, music and the performing arts. He has written poetry that has been published by Frames. He has published short stories in C4 magazine and he also writes plays.